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Grand orchestre sans être un big band dans
l’acception habituelle du terme, le Vienna Art Orchestra
est devenu l’une des formations le plus durables du jazz
européen. Depuis ses débuts presque anarchiques en 1977, cette
troupe doit sa longue vie à son chef, le compositeur
d’origine suisse Matthias Rüegg, lequel a réussi à
renouveller le répertoire de sa plume prolifique de compositeur
et d’arrangeur. Concepteur de projets musicaux aussi, ce
pianiste de formation, qui ne fait que diriger les prestations,
revisite sans cesse toutes les traditions musicales occidentales,
du grand répertoire classique au jazz des maîtres, puisant à
même les rythmes funk et binaires issus des musiques pops.
Pour cette célébration, Mr. Rüegg livre non pas un album
mais un coffret de trois compacts qui étalent la grande
diversité de ses visées créatives. Premier volet du triptyque,
une suite de huit compositions originales d’Éric Dolphy
intitulé « Nine Immortal Non-Evergreens for Eric Dolphy»
renoue avec la musique de ce multi-instrumentiste disparu depuis
plus de 30 ans déjà, mais qui, de nos jours, fait l’objet
d’une redécouverte assez remarquable. En plus de 70
minutes, l’orchestre relit des morçeaux, tels Miss Ann,
Hat & Beard, Gazzelloni , même le vénérable
saucisson de Fats Waller Jitterbug Waltz, jadis revisité
par Dolphy sur son album «Music Matador ». Bien qu’il y
ait beaucoup de respect pour le matériel thématique, les
arrangements jettent de nouveaux éclairages sur ces thèmes aux
courbes angulaires, qui présagèrent d’ ailleurs un
après-bop ou un néo-free au cours des années 60 et 70.
L’usage d’une basse électrique dans ses nouvelles
interprétations ajoute un soupcon ‘fusionnant’,
quoique les rythmes d’accompagnement ne se figent jamais
dans la facilité de motifs redondants si chers au jazz
électrique. L’instrumentation du VAO diffère aussi du big
band traditionnel, car on y trouve ici le cor français de Claudio
Pontiggia (qui s’illustre dans Gazzelloni), le
vibraphone de Frank Tortillier, une section de sax sans baryton
et un effectif réduit de cuivres (trois trompettes et un seul
trombone). À l’écoute, on peut s’émerveiller
d’emblée du duo de sax altos qui jouent note pour note les
sept chorus du solo d’origine de Dolphy sur Out There,
mais le point fort du disque c’est le flot entier du disque,
le solide travail d’orchestration et l’exécution tout
à fait irréprochable par l’ensemble. Petite espièglerie
en fin de programme, un fragement d’une autre prise de
Jitterbug Waltz (20 secondes) surgit quelque 7 minutes après la
première (dont la durée réelle n’est que de quatre,
plutôt que les 11 indiquées sur la pochette. (Présage au
"Concerto pour voix et silence" du troisième disque?
Voir plus bas.)
Si ce premier disque est une aventure bien calculée, le
second disque, en revanche, en est un programme bien assis. En
effet, dans «Quiet Ways » (en contraste au «Powerful Ways »
du premier CD), comprend neuf autres plages, chacune d’elles
interprétées par des chanteuses de jazz de premier ordre, en
l’occurrence Helen Merrill, Betty Carter, Sheila
Jordan et Linda Sharrock en tête de liste, ainsi que
trois européennes, l’autrichienne Monica Trotz,
l’italienne Anna Lauvergnac et la britannique Yvonne
Moore. Outre une composition de Rüegg (The innocence of
clichés en fin de disque), toutes les autres sont puisées
dans le grand livre des standards d’antan, par exemple What’s
New (Merrill), Once Upon a Summertime (Carter), voire If
you Could See me Now (Jordan). Qui plus est, chaque morçeau
a été orchestre en fonction d’un arrangement antérieur,
réalisé dans les années 50 ou 60 pour la plupart. Pour les
amateurs du genre, cette offrande sera un beau cadeau tout en
douceurs, mais il y a toujours un relent de bonbon là-dedans
(plus particulièrement les titres comprenant des petites
sections de cordes).
Dernier volet du triptyque, le « Unexpected Ways » accorde
aussi une large part à la voix, quoique le propos musical est
d’un ordre fort différent. Des quatre pièces regroupées
sur cette dernière surface, l’ambitieux « Concerto for
Voice and Silence » est une oeuvre bâtie autour d’une
version d’un texte du compositeur et penseur musical John
Cage. Départ radical du jazz ici et d’autant plus, car une
formation orchestrale mixte entre jazzmen et musiciens classiques
(un quatuor à corde en l’occurrence) assure la trame
musicale. La voix, de son côté, est assurée par une nouvelle
venue dans nos parages, la suissesse (d’ethnie romanche) Corin
Curschellas. Celle-ci débite le texte comme récitante
surtout, chantant par moments, ou articulant des onomatopées,
même des imitation des petites cris d’oiseaux entre autres
petites bestioles. Ici, M. Rüegg tente de jouer la carte de ce
mouvement néo-classiciste, le ‘Third Stream’ qui tenta
avec des résultats souvent mitigés de jeter un pont entre le
jazz et les musiques dites sérieuses. Dans cette oeuvre, la
substance musicale semble réduite à des appuis épars du propos
verbal (stratgie d’ailleurs très cagienne), mais à plus de
24 minutes, le récit ne captive pas vraiment l’intérêt,
ni musique qui, elle, accuse un certain manque de développement.
Toujours dans ce même sillon dudit troisième courant, un second
morçeau intitulé Quelques petits moments - et
sous-titré « Concerto pour trompette et orchestre - Premier
mouvement » - est entièrement composée. La partition solo,
exécuté par Mathieu Michel, n’arrive pas à séduire car
ses interventions semblent dénuées d’un fil conducteur,
pour ne pas dire une certaine idée directrice. Troisième plage,
Sunaris sous-titré « Concerto pour triangle (eh oui..)
et orchestre » met en évidence cet instrument réservé à des
effets orchestraux passagers. À quelque cinq minutes de durée,
il faut avouer que le tintement omniprésent de cette barre
métallique se situe à la limite du tolérable. Qui plus est,
cet instrument distrait même l’auditeur du reste de
l’oeuvre et de l’exécution des autres douze musiciens.
Pour terminer cette courte surface de 42 minutes, on y entend «
Short Developments », pièce composée pour quintette à vent
(classique) par le maître d’oeuvre de cette somme musicale.
Bien qu’on y retrouve une belle maîtrise d’écriture
et une interprétation irréprochable par l’ensemble
autrichien Opus Novum, cette composition n’offre à vrai
dire aucun signe distinctif, ni même de trouvaille
particulière.
En dépit du spectre musical déployé dans ces trois disques
tout nouveaux, chaque projet est un regard jeté vers le passé,
plus spécifiquement ces années charnières qu’ont celles
été des deux décennies suivant la dernière Grande Guerre..
Moins une réflection de l’histoire de cette formation, elle
est plutôt celle de son leader et de son assez large champ
d’intérêt musical...
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